À VIF
(THE BRAVE ONE) & DEATH
SENTENCE
Neil Jordan / James Wan (2007)
En complément de l’article «Justices sauvages»
paru dans VERSUS n° 12,
retour sur deux récents
métrages (un ratage quasi intégral et une
réussite) appartenant à la catégorie des vigilante
movies, sous-genre du polar urbain particulièrement
fécond dans les années 1970 et 1980, et souvent
décrié car idéologiquement douteux. S’il est vrai
que certaines de ces bandes véhiculaient un discours
réactionnaire et encensaient l’autodéfense et
l’«autojustice», les références du genre ont
toujours adopté une approche distanciée vis-à-vis
du thème traité, ce que certains critiques ont
assimilé, à tort, à une approbation de la Loi du
Talion.
Trente quatre ans après Charles Bronson et Un
Justicier dans la
ville (film matrice datant de 1974), rien n’a changé
ou presque
: la critique officielle ressasse les mêmes controverses
stériles. Sur Canal +, pendant la campagne promo du film
de Neil
Jordan (À Vif), Laurent Weil
demandait à l’actrice Jodie
Foster (l’animatrice-radio Erica Brain) si elle ne craignait pas la
foudre des critiques ; et elle de rentrer dans son jeu en se
justifiant, jurant que ce film ne constitue pas une apologie de la
vengeance personnelle. Un éternel recommencement donc.
Death Sentence de James «Saw» Wan, tiré de
l’œuvre de Brian Garfield – déjà à l’origine de Death
Wish – fait preuve à cet égard d’une grande
cohérence vis-à-vis du film «de vengeance»,
puisqu’il s’inscrit clairement dans la lignée de la saga
interprétée par Charles Bronson. À l’inverse, À vif de Neil Jordan oscille
entre cette approche et la tendance Punisher et
«autodéfense», comme si Jordan n’avait pas su donner
une ligne directrice claire à son récit, un handicap
parmi d’autres. Le plus grave étant certainement d’avoir
renié la dimension «exploitation» du genre ; vouloir
faire d’un vigilante flick un film arty s’avère
autant prétentieux dans la démarche qu’injurieux pour les
fans. Aucun des poncifs psychologisants ne nous sont
épargnés : les difficultés à se
reconstruire, le personnage qui doit affronter ses peurs et vivre
après le traumatisme, et l’insistance avec laquelle le
réalisateur nous assène les errements et les
interrogations de la protagoniste principale. Circonstances
aggravantes, ces états d’âme sont exposés durant
tout le métrage via une voix off, procédé
narratif aussi paresseux qu’ennuyeux. Michael Winner avait
été beaucoup plus efficace dans Death
Wish, les doutes de son «héros» se
manifestant sans aucun dialogue (Kersey pris de tremblement et
vomissant, après avoir commis l’irréparable).
Wan choisit quant à lui une approche plus frontale et ne
s’embarrasse pas de ces considérations psychologiques (la mort
d’un enfant suffit à expliquer le désir de vengeance)
sans pour autant négliger l’examen de ses personnages. Il
questionne tout autant le retour à l’animalité et la
perte des repères moraux, que l’autodestruction et le sentiment
de culpabilité. Ou l’image de l’homme perdant le contrôle
de sa vie et courant consciemment à sa perte.
CODES ET DÉTOURNEMENTS
S’il y a un mérite que l’on peut attribuer à The Brave one, c’est de tenter de donner
un second souffle à ce genre tombé dans l’oubli depuis
près de deux décennies. S’il reprend la structure
archétypale du genre (exposition des personnages, traumatisme
lié à la perte d’un être cher, puis cheminement
vers la vengeance) le metteur en scène choisit de dynamiter une
des règles du vigilante, puisque c’est une femme qui
connaît le deuil et «prend les armes». Une des rares
bonnes idées du film, rapprochant À
vif d’un autre sous-genre lui aussi polémique, le rape
& revenge, porté par des figures féminines
marquantes (Day of the woman / I spit on your grave, alias Œil pour œil en VF,
réalisé par Meir Zarchi en 1978, pour ne citer qu’un des
films les plus emblématiques). Malheureusement le
scénario est on ne peut plus bancal. L’exposition des
personnages paraît beaucoup trop longue, et on n’a qu’une
hâte, que l’agression arrive (un comble quand le film est
censé fonctionner sur l’empathie ressentie pour les
personnages). Un deuxième acte qui n’apporte pas grand-chose
à l’histoire et qui, plus grave, ne motive pas suffisamment la
vengeance de la dernière partie : Erica Brain ne fait quasiment
aucune recherche sur ses agresseurs, et n’est jamais réellement
menacée. Un exemple frappant des travers du scénario :
elle décide de se procurer une arme juste après avoir
estimé la police incompétente en raison de la trop longue
attente lors de sa visite au commissariat (sic !). Death Sentence suit aussi le
schéma narratif classique, mais Wan, lui, ne perd pas son temps
: le générique (montage de vidéos familiales)
suffit presque à présenter le contexte et les
protagonistes. Idem pour le meurtre, qui intervient au bout d’une
dizaine de minutes ; le «basculement» du personnage de Nick
Hume (Kevin Bacon) se produit lors de l’audience préliminaire
où l’arrogance de l’assassin provoque son ressentiment.
Séquence nettement plus convaincante que la scène du
commissariat dans À vif :
c’est le sentiment d’injustice qui bouscule les valeurs du
personnage. L’avocat lui annonce qu’un arrangement serait
préférable, car il garantirait un emprisonnement de 3
à 5 ans, alors qu’un procès visant la
perpétuité risquerait de ne pas aboutir faute de preuves.
Hume décide donc de ne pas poursuivre l’action en justice, et
dispense le châtiment personnellement. Les représailles
s’accomplissent au bout de 30 minutes de pellicule, et c’est un tout
autre film qui démarre. Un «jeu du chat et de la
souris», où deux clans / familles se traquent et
s’affrontent tour à tour : une confusion des rôles entre
victime et agresseur qui sera au cœur de tout le métrage, et qui
affermit le propos sur la bestialité de l’homme quand il est
pris dans un chaos émotionnel.
EXUTOIRES JUBILATOIRES
Soyons honnête. Un des attraits du genre – et ce qui en fait sa
force – provient du caractère hautement jouissif de la
«mission» que ces anti-héros confient à
eux-mêmes. La catharsis vécue par les personnages suscite
de fortes émotions chez le spectateur qui vit par procuration la
quête vengeresse, et prend un plaisir plus que coupable à
visionner cette vendetta. L’ambiguïté morale du
héros et la fascination / répulsion
éprouvée sont précisément les ressorts qui
captivent, tout en nourrissant la réflexion sur la
légitimité de ce type de «justice». Death Sentence se démarque
cependant de la plupart des films du genre par sa brutalité et
sa violence graphique : Wan vient du film d’horreur, et ça se
voit à l’écran (une jambe arrachée par un fusil
à pompe, des doigts pulvérisés…). Une
représentation de la violence autant héritée de
l’extravagance des comic books que des films
«réalistes» des années 1970. Un grand
écart qui, miracle, fonctionne parfaitement et n’est jamais
perturbant pour le spectateur. Voilà un métrage teigneux,
sans concession ni inhibition donc (à l’image du personnage
campé par Kevin Bacon) et dopé par une mise en
scène sèche et débarrassée de toutes
fioritures. Enfin des scènes d’action sans ralenti ! Ce choix
rend le métrage plus nerveux, et retranscrit parfaitement la
tension des personnages : les scènes de poursuites – dans un
parking sur cinq étages ou dans une église
désaffectée – demeurent tétanisantes, et ne nous
laissent aucun répit tant elles nous tiennent en haleine. De
même, l’utilisation parcimonieuse de la shaky camera – gimmick
indispensable à tout film d’action contemporain ? – est
parfaitement maîtrisée, l’action restant clairement
lisible et compréhensible. Une leçon de mise en
scène pour tous les prétendus
«spécialistes» d’actioners qui n’ont toujours
rien compris sur ce point (qui a dit Michael Bay ?). Bref, Wan ne prend
pas son public pour des imbéciles, et lui en donne pour son
argent !
A contrario, la violence est atténuée chez Jordan,
l’agression étant visualisée à travers les yeux
d’une caméra vidéo utilisée par les agresseurs. Un
choix finalement peu judicieux, car on ne ressent pas vraiment
l’horreur de la situation. Une caméra témoin, qui
n’aurait fait qu’observer la scène (comme l’a fait Noé
pour le viol dans Irréversible)
aurait été plus pertinente. De même, le final
manque de radicalité : Erica Brain abat ses agresseurs avec
l’aide d’un policier, le détective Mercer (Terrence Howard,
très bon), ce qui aurait pu ouvrir les portes d'une
réflexion plus poussée sur ces «hommes de
Loi» qui aperçoivent les limites de la
légalité (voir la scène où le policier se
fait interviewer et dans laquelle il déclare qu’il ne peut rien
faire de légal pour régler une affaire, avant de demander
à la journaliste, gêné de ce qu’il vient d’avouer,
d’effacer ce passage de la bande). Malheureusement, Jordan n’a pas
été jusqu’au bout de cette logique ; il ne fait
qu’effleurer le sujet, et on entrevoit le bien meilleur film qu’aurait
pu être The Brave one s’il
s’était davantage concentré sur le caractère du
détective Mercer. Au final, et malgré certainement la
bonne volonté de l’équipe du film, le résultat
n’arrive tout simplement pas à impliquer le spectateur. À
oublier fissa donc.
EN ATTENDANT LE PLAT DE RÉSISTANCE !
Si Death Sentence procure un
enthousiasme certain, il n’est évidemment pas exempt de
défauts.
Comme dans ses précédents films, Wan souffre toujours
d’un scénario fragile : ce dernier, simpliste, ne fait pas dans
la finesse. Mais ce syndrome est assez symptomatique du genre, qui
repose sur des archétypes voire des caricatures : les membres du
gang multiethnique – ce qui en a gêné apparemment plus
d’un, mais on comprend évidemment les raisons de ce choix –
manquent de caractérisation et de subtilité. On retrouve
aussi des scories malvenues (la scène de la douche,
censée laver Nick Hume de ses fautes ; une autre où il se
rase le crâne pour se préparer à infliger la
punition finale…) et des maladresses (la scène
«larmoyante» à l’hôpital dans laquelle Hume
est au chevet de son fils dans le coma provoque la gêne plus que
l’émotion). De même, Wan se croit obligé de
surcharger son film avec des sous-intrigues familiales vaines et
inutiles : le fils cadet reprochant à son père sa
préférence pour son fils aîné, le
règlement de compte familial entre le chef du gang et son
père (l’impressionnant et sous-exploité John Goodman). Si
le réalisateur admet avoir voulu donner des allures de
«drame shakespearien» à son histoire, on sent que
ces commentaires ont pour principale fonction d’éviter les
critiques faciles de film
«décérébré». Mais rien de tout
cela n’entache le sentiment qu’on est en face d’un futur classique. En
plus de la preuve des belles qualités de metteur en scène
de James Wan (ceux qui en doutaient ne pourront désormais plus
le nier), Death Sentence constitue
une délicieuse mise en bouche avant le remake d’Un Justicier dans la ville par Sylvester
Stallone, qui promet d’être monstrueux. Après les deux
claques Rocky Balboa et John Rambo, qui oserait parier le
contraire ?